Migrations et Sociétés, par François Héran du collège de France



Enseignement


Cours – introduction à l’étude des migrations internationales


Après la leçon inaugurale, seuls trois cours ont pu être organisés par le Collège de

France pour l’année académique 2017-2018. L’objectif de ces trois séances était

double : éclairer la question controversée des définitions de la migration

internationale et recourir aux bases de données internationales les plus récentes pour

rétablir les ordres de grandeur du phénomène.


Leçon inaugurale − Migrations et sociétés - 5 avril 2018


En décidant de créer cette chaire inédite, le Collège de France consacre l’étude

scientifique des migrations, tout en reconnaissant le caractère banal du phénomène

migratoire. Les migrations ont été abordées dans le passé par quatre professeurs du

Collège : Maurice Halbwachs (élu en 1944), Robert Montagne (1948), Louis Chevalier

(1952) et Alfred Sauvy (1959), mais de manière cursive (Montagne excepté).

Après un hommage à l’Ined et l’Insee, deux institutions qui ont marqué son

parcours, j’ai mis en relief quatre tensions qui tiraillent l’approche des migrations.


En premier lieu, la présence de la migration dans nos sociétés est à la fois forte et

minoritaire. Près d’une personne sur quatre résidant sur le territoire français est

immigrée ou née d’un parent immigré, proportion voisine de celles qu’on observe dans

d’autres pays occidentaux mais suivant une dynamique particulière, observée depuis le

milieu du xixe siècle, celui d’une infusion durable et non d’une intrusion massive.

Deuxième tension : la migration dans le monde semble obéir à une gravitation

toute naturelle, mais elle ne va pas de soi. Elle touche moins de 5 % de la population

mondiale, en raison notamment du poids des « géants démographiques » (Chine,

Inde, Brésil, Japon, Nigéria, Etats-Unis…), qui retiennent leurs habitants dans le jeu

des migrations internes. Les bases de données mondiales qui croisent désormais

pays de naissance et pays de résidence infligent un démenti radical à la métaphore

coutumière des vases communicants ou du trop-plein qui déborde. Les flux ne

s’écoulent pas principalement des pays riches aux pays pauvres, des aires surpeuplées

aux aires sous-peuplées.


À rebours d’une formule ressassée mais jamais démontrée, ce n’est pas « la misère du monde » qui s’invite chez nous mais la richesse émergente.


Les pays qui ont les plus forts taux d’émigration au monde ont déjà fortement réduit

leur fécondité et atteint une position moyenne sur l’échelle du « développement

humain » (Mexique, Balkans, Turquie, Asie centrale et de nombreuses îles-états…).

Troisième tension, l’asymétrie du « pas suspendu de la cigogne », à savoir le fait que

le droit d’émigrer, proclamé dans l’article 13-2 de la Déclaration universelle des droits

humains, n’a pas son pendant dans un droit d’immigrer. On peut suivre la genèse de

cette discussion dans les écrits successifs d’Hugo de Groot, alias Grotius (1609, puis

1625), qui s’inspire lui-même de modèles antiques. Rousseau approuve Grotius au

livre III du Contrat social mais rappelle que l’émigration tourne à la désertion si la

patrie est en danger : chacun devrait pouvoir contester le régime en place sans être

voué à l’exil. Le véritable pendant de la liberté de migrer devrait être la liberté de ne

pas avoir à migrer. On en est loin, comme l’attestent les millions de Vénézuéliens

chassés de leur pays par l’incurie de la présidence Maduro, un mouvement de masse où

se confondent migration de refuge et migration économique. Le recueil de référence de

l’Unesco sur les effets possibles d’un « scénario sans frontières » (2007) ne parvient

pas à concilier les approches humanitaire et sécuritaire 1. L’éthique des migrations est

polarisée entre l’idéal kantien de l’hospitalité inconditionnelle et le calcul utilitariste à

la Bentham, mais, à y regarder de près, il est impossible de pousser le curseur dans une

seule direction. Une voie de progression consisterait à soumettre à des expériences

progressives les modèles qui tentent de comparer les effets économiques et sociaux de

l’aide au développement avec ceux d’une politique de visas facilitant les allers-retours

entre pays du Nord et pays du Sud.


Dernière tension, enfin, la migration, longtemps perçue comme utile, est devenue largement une migration de plein droit, redoutée pour cette raison même. Réagissant à la guerre du Kippour et la « crise du pétrole » qui s’en est suivie, plusieurs pays, dont l’Allemagne et la France, ont décidé d’interdire la migration directe de travail (1973-1974), amenant ainsi les « travailleurs immigrés » à se fixer dans les pays de destination (de peur de ne pouvoir y revenir au besoin) et à y faire venir leur famille.


Peu de temps après, l’arrêt "Gisti" pris par le Conseil d’état (décembre 1978) entreprenait de «dégager » le principe du droit au regroupement familial, qui sera repris par la Convention européenne des droits de l’homme. Le migrant n’est plus seulement un travailleur, mais un sujet de droits. Au lieu de sacrifier la vie de famille aux exigences de la migration de travail, le droit à la vie de famille commande désormais (en principe, du moins) le droit au séjour et au travail.


Dès les années 1980, le politiste américain James L. Hollifield avait annoncé que les vieux pays d’immigration, contrairement aux pays d’immigration récente, comme l’Europe du

Sud, attiraient une migration nourrie par la logique des droits (rights-based) et non

plus tirée par la conjoncture économique (interest-based).


On peut revenir, dès lors, sur le bilan de la « crise européenne des réfugiés » et

tenter de cerner les facteurs géographiques, historiques et politiques, qui expliquent

les déchirements de l’Europe à cette occasion. Pour comparer les politiques d’accueil

pratiquées en Europe de 2015 à 2017, il ne faut pas manier des chiffres absolus, mais

calculer le nombre de protections accordées aux demandeurs d’asile par million

d’habitants. On découvre alors que la France se situe au 17e rang des pays européens,

à la moitié de la moyenne de l’Union. Elle se situe encore au 13e rang par le nombre

proportionnel de demandes d’asile. C’est dire l’irréalité des discours sur la

« générosité » d’une France « submergée » par la demande d’asile. Autant la France

semble avoir pris au sérieux le « tournant familial » du droit au séjour pour traiter la

migration ordinaire, autant elle reste en retrait dans l’accueil de l’immigration

extraordinaire, très loin de la force de frappe caritative dont dispose l’Allemagne

concordataire. Mais parler de « la France », c’est renvoyer à un jeu d’acteurs

composite : parlementaires, offices spécialisés, forces de l’ordre, juges des libertés,

Conseil d’état, associations de soutien juridique, collectifs divers, qui reste à

étudier… La leçon inaugurale s’achève sur une série d’interrogations qu’il faudra

reprendre dans les années à venir : la France peut-elle considérer comme une

contrainte extérieure un droit international qu’elle a contribué à bâtir ? Peut-elle

prôner une universalité fermée ? Se repliera-t-elle sur un récit national qui efface la

contribution de l’immigration à son histoire ?



Cours 1 − Le savant, le politique et le populaire :

quel vocabulaire pour les migrations ? 1er juin 2018


À titre d’introduction, le cours explore le corpus lexicométrique de l’application

Ngram Viewer, qui retrace la fréquence relative des expressions figurant dans les

millions de textes scannés par Google (publications de toute sorte, à l’exclusion de la

presse). On peut suivre ainsi l’évolution du vocabulaire de la migration depuis la fin

du xViiie siècle. Alors qu’« émigré » jaillit pendant la Révolution et connaît un fort

regain vers 1825, « immigré » ne prend véritablement son essor qu’après 1968 pour

progresser continûment jusqu’au milieu des années 1990. Il supplante « travailleur

immigré », qui entame son déclin après 1976.


« Migrant », de son côté, désigne d’abord la personne en cours de migration, mais

sert souvent de substitut noble à « immigré », en raison de la dérive péjorative subie

par ce dernier (à rebours de l’anglais migrant, qui prend avec le temps des

connotations négatives). Depuis la Seconde Guerre mondiale, et mis à part une

interruption dans les années 1980, « migrant » progresse fortement en France, au

point de rejoindre « immigré », traduisant ainsi une attention croissante aux

nouveaux arrivants. Alors qu’« exilé » et « proscrit » ont évolué de conserve pendant

tout le xixe siècle, avec des pics autour de 1792 et de 1825, « exilé » s’échappe à

partir de 1968, tandis que « proscrit » s’effondre.


On doit à la division de la population de l’ONU (et non pas au Haut Conseil à

l’intégration, comme on le dit communément) une définition internationale de

l’« immigré » (immigrant en anglais) appliquée par les instituts de statistique du

monde entier, selon laquelle l’immigré, du point de vue du pays de destination, est

une personne née à l’étranger qui a franchi la frontière et s’est installée pour une

durée d’au moins un an. Si l’information est disponible (ce qui est de plus en plus

souvent le cas), les nationaux nés à l’étranger de parents expatriés sont exclus du

champ, ce qui aboutit à retenir seulement les personnes « nées étrangères à

l’étranger ». Le cours s’est poursuivi en déployant toutes les implications de cette

définition internationale, tant pour la « première génération » (née à l’étranger)

que pour la « seconde génération » (née dans le pays hôte d’un parent immigré).

Elle présente l’intérêt de ne pas dépendre des variations de la législation sur

la citoyenneté : qu’elles acquièrent ou non la nationalité du pays d’accueil (en

France, plus de 40 % sont désormais françaises), elles continuent de compter

pour le démographe, sans quoi toute comparaison internationale des parcours

serait impossible.


La discordance entre les usages savants des termes « migrants » ou « immigrés »

et ses usages populaires (le plus souvent péjoratifs) ne peut se résorber par la censure

du vocabulaire. Les démographes ou les statisticiens qui mènent des enquêtes le

savent : il n’est pas question de demander aux personnes interrogées si elles sont

« immigrées », tant les connotations du terme sont négatives dans les usages courants

(politiques, médiatiques et ordinaires). La méthode adoptée consiste à poser les

questions de base sur la trajectoire des personnes (pays de naissance, nationalité à la

naissance, pays de résidence habituelle) et à déduire ensuite la qualité d’immigré de

l’ensemble des réponses.


Jusqu’à la fin des années 1980, l’Insee et l’Ined utilisaient « étranger » et

« immigré » de façon interchangeable. L’instauration d’une distinction rigoureuse

entre les deux concepts, annoncée solennellement par les directions des deux

instituts en 1991, a fait polémique. Alexis Spire, dans un article de 1999, a dénoncé

dans cette promotion de la catégorie « immigré » un acte « stigmatisant » de

« magie sociale » au service d’une politique visant à conforter le « sens commun »

avec « la caution de certains agents du champ scientifique ». La logique

complotiste de cette explication, très centrée sur le cas français et sur le rôle de

quelques personnalités, pose un problème d’échelle : elle ne permet pas de rendre

compte de l’usage universel de la notion d’« immigré » ou d’immigrant, dans les

publications de l’ONU, d’Eurostat ou de l’OCDE, qui est l’usage que l’on suivra

désormais dans ce cours − le seul qui permette de rétablir les ordres de grandeur

du phénomène migratoire.



Cours 2 − Les migrations à l’échelle mondiale :

logiques ordinaires et logiques de crise - 4 juin 2018


Après un rappel sur le caractère multidimensionnel du phénomène migratoire (on

peut l’aborder à travers une douzaine de disciplines des sciences humaines et sociales) et la diversité des sources disponibles, j’ai projeté et commenté une série de

données chiffrées, généralement sous forme de graphiques.


En particulier :

  • nombre absolu et proportion de migrants dans le monde, 1990-2017 ;

  • principaux courants migratoires dans le monde vers 2015, d’après la matrice bilatérale de la Banque mondiale ;

  • principaux flux migratoires de longue distance, 1846-1940 ;

  • comment se répartissent en 2017 les émigrés de la planète en fonction de niveaux de revenu (RNB par tête) du pays d’origine et du pays de résidence ;

  • idem selon les indices de développement humain (HDI) ;

  • cartes interactives des migrations : exemples de pays émetteurs et de pays de destination ;

  • les composantes de l’évolution démographique dans quelques pays ;

  • les étrangers recensés en France depuis 1851 ;

  • Europe, 1841-1930 : migrations apparentes d’après la comparaison de recensements successifs ;

  • répartition en pourcentage des nouveaux titres de séjour d’au moins un an délivrés en 2015 dans les pays de l’OCDE ;

  • proportion de femmes selon les types de permis délivrés en 2015 ;

  • nombre de personnes déplacées de force dans le monde en 2016, selon le Haut-

  • Commissariat aux réfugiés (déplacés internes, demandeurs d’asile, réfugiés statutaires, apatrides) ;

  • part des personnes déplacées accueillies par les pays en développement ;

  • les diverses « crises de l’asile » en Europe depuis cinq décennies ;

  • premières demandes d’asile dans l’Union européenne, par pays d’origine, 2014- 2016 ;

  • Europe, 2016 : nombre de décisions positives rendues en faveur des demandeurs d’asile par million d’habitants ;

  • France, 2005-2017 : premiers titres de séjour d’au moins un an (non-Européens) ;

  • les cinq pays de l’OCDE qui ont attiré le plus d’étudiants étrangers en 2015 (en


milliers).



Cours 3 − Les ordres de grandeur des migrations :

réalités et perceptions - 13 juin 2018


Ce dernier cours de l’année a prolongé le cours précédent. Un développement final a été consacré au pouvoir prédictif du Worldwide Gallup Survey, qui agrège les sondages menés en 2013-2016 dans 156 pays, auprès d’un total de 587 000 personnes de 15 ans ou plus, représentatives de 98 % de la population adulte dans le monde (affirmation étayée par une annexe détaillée par pays).


Cette compilation donne lieu au calcul d’un indice très médiatisé de « migration potentielle », le potential net migration index, qui exploite la question suivante : « Dans l’idéal, si vous en aviez l’occasion, aimeriez-vous vous fixer de façon permanente dans un autre pays, ou bien préfèreriez-vous continuer de vivre dans votre pays ? » (Ideally, if you had the opportunity, would you like to move permanently to another country, or would you prefer to continue living in this country?). « Si oui, dans quel pays ? » (Une seule réponse possible).


Il s’avère ainsi qu’à l’échelle mondiale, autour des années 2013-2016, 14 % des adultes aimeraient émigrer, soit 710 millions de migrants potentiels. L’inclusion de l’année 2017 a porté ensuite ce chiffre à 15 %. Les destinations préférées sont les Etats-Unis (147 millions de migrants, dont 19 millions depuis la Chine), le Royaume-Uni (35 millions), le Canada (36 millions), la France (32 millions), l’Australie (30 millions), l’Arabie saoudite (25 millions), l’Allemagne (28 millions), l’Espagne (20 millions).


Toujours « dans l’idéal », 34 % des adultes subsahariens souhaiteraient quitter leur pays, dont un tiers vers les états-Unis, 14 % vers un autre pays d’Afrique subsaharienne, 11 % vers le Royaume-Uni et seulement 6 % vers la France.


Un examen attentif des données (réalisé par le Joint Research Institute de la Commission européenne) nous apprend que les Occidentaux rêvent également d’émigrer : 27 % des Allemands, 27 % des Britanniques, 18 % des Français (soit environ cinq fois plus que les expatriations observées). quant aux Italiens, frappés par la crise sociale et politique, ils sont aussi nombreux que les Subsahariens à vouloir vivre ailleurs. Que penser d’un tel sondage ? Deux autres questions ont été insérées dans les enquêtes Gallup, qui modifient radicalement la donne. Interrogés sur la question de savoir s’ils prévoient de migrer dans les 12 mois (are planning to move in the next 12 months), 10 % seulement des migrants potentiels répondent positivement, soit 1,5 % de l’ensemble des adultes.


Mieux encore, parmi ces migrants envisageant de migrer dans l’année, un tiers seulement ont « entamé des préparatifs », soit 0,5 % des adultes. C’est dire qu’il y a très loin du désir au projet, comme il y a loin du projet à la réalisation. On mesure l’importance majeure du libellé des questions dans de telles enquêtes. À la lumière de ces questions supplémentaires, la question sur le désir de vivre ailleurs « dans l’idéal et si l’occasion s’en présentait » prend tout son sens ; elle ne traduit pas la migration potentielle, elle offre l’occasion de formuler une appréciation critique sur la situation du pays. Pour reprendre les termes d’Hirschman, la protestation (voice) s’exprime dans le langage de la migration (exit).


Force est de conclure au faible pouvoir prédictif de l’« indicateur de migration potentielle ». On notera que l’institut de sondage passe sous silence les questions sur l’avancement des projets et que les médias se contentent de lui emboîter le pas. Face à ces stratégies de communication, propres à aiguiser l’inquiétude du public sur les migrations venues du Sud et, plus particulièrement, d’Afrique, le rôle du démographe n’est ni de rassurer ni d’alarmer mais de rétablir les faits, à travers une lecture critique de la production des données, qui puisse nourrir sereinement le débat public.


Notes :

1. A. pécoud et P. de guchTeneire (dir.), Migrations sans frontières. Essais sur la libre

circulation des personnes, Paris, éditions Unesco, 2007.



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