Réflexions sur l'immigration
suite à la crise migratoire ukrainienne

Mme Catherine Wihtol de Wenden, Politologue, Juriste, directrice de recherche au CNRS, (CERI, Sciences Po) spécialiste des Politiques Migratoires et des Migrations Internationales a accepté de s'entretenir avec notre directrice de publication.

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La Crise Migratoire ukrainienne a généré un des départs les plus rapides et les plus importants en nombre, de l’histoire, avec 2 millions des migrants en 15 jours. Le mouvement s’est orienté vers les pays voisins avec lesquels l’Ukraine entretient des liens familiaux : la Pologne, la Roumanie et la Hongrie, dans la frontière sud de l’ancienne Galicie.

 

Il s’agit d’une migration de proximité comme c’était déjà le cas avec la crise syrienne et afghane. A l’époque 6 Millions de départs de Syriens se sont dirigés vers la Libye et la Turquie, 5 Millions de départs d’Afghans vers l’Iran et le Pakistan et 4 Millions d’Irak. Les populations en situation d’exode choisissent leurs voisins en priorité. La destination de la Grèce a été privilégiée à l’époque car la Turquie ne reconnaît pas le statut de réfugié aux non Européens.

Durant la crise syrienne, l’Allemagne a accueilli 1 million de Syriens pour des raisons économiques mais aussi humanitaires. Les Allemands ont une culture d’accueil des réfugiés très affirmée depuis 1945, puis la chute du Mur. Nous ne pouvons pas en dire autant pour la France. Pourquoi l’Europe aujourd’hui ouvre-t-elle ses bras aux Ukrainiens sans la réserve manifestée à l’égard des Syriens ?

La violence de l’attaque ainsi que la localisation de la guerre actuelle au centre de l’Europe peuvent justifier en partie cette différence de réaction. La présence des djihadistes en Syrie et en Afghanistan ainsi que la complexité des enjeux géopolitiques au Moyen Orient ont contribué à une prise de distance à ce moment.

Par rapport à l’application des droits, si la directive 2001 de la Commission européenne sur la protection temporaire a été mobilisée pour la première fois depuis cette date pour les Ukrainiens, c’est pour assurer la protection temporaire de la population déplacée qui lui permet de revenir au pays après la fin des hostilités. Tandis que le statut de réfugié ne le permet pas. Ce n’était pas le même cas pour les autres guerres dont nous faisons référence.

Nous ne pouvons que saluer cette réponse généreuse à la crise ukrainienne. Un fort indicateur de cette réponse, c’est l’ouverture rapide d’hébergements et la variété des formes de solidarité mises en place durant ces derniers 15 jours.

Cependant nous nous interrogeons sur l’interprétation sélective du droit d’asile. Peut-être cette crise permettra de réexaminer l’adoption du Pacte européen sur l’immigration et l’Asile engagée depuis 2020. Ce pacte a un caractère très sécuritaire. Rien n’a changé pour renforcer l’harmonisation des politiques d’asile ; a contrario on constate un renforcement du contrôle de la migration irrégulière et des politiques de dissuasion et de répression. Rien de nouveau à l’horizon dans ce pacte, mis à part qu’on ne peut plus interdire aux ONG d’accoster les ports du sud de l’Europe. On maintient la logique « One stop One shop » qui immobilise les migrants au premier pays d’arrivée.

« On reste sur de vielles formules qui connaissent 30 ans d’échec » : retours, reconductions à a frontière, développement des pays d’origine

On oublie que les migrants sont acteurs du développement économique et qu’ils génèrent des rapatriements de fonds de l’ordre de 550 milliards de dollars par an à l’échelle mondiale vers les pays de départ. Ouvrir les voies à plus de circulation légale pour les migrants aurait quatre impacts forts :

1. Booster nos économies par l’intégration de ces travailleurs dans les secteurs économiques qu’on souhaite développer.

2. Casser les réseaux des passeurs et démanteler les réseaux mafieux.

3. Simplifier la détermination de l »asile en évitant les flux mixtes » (asile et travail)

4. Limiter la migration irrégulière

 

Il ne faut pas oublier que les demandeurs d’asile en France n’ont le droit aujourd’hui ni d’apprendre la langue française ni de travailler. Ils sont désœuvrés en attendant les décisions de l’administration (OFPRA et CNDA). Ce n’est pas le cas en Allemagne.

 

La politique d’intégration en France s’est arrêtée au tournant des années 1990. Elle est très peu financée. L’amalgame entre la population issue de l’immigration dans les quartiers de la politique de la Ville qui est en proie au danger de la radicalisation et du commerce de la drogue et la migration tout court, est un amalgame dangereux.

 

Mais la politique d’intégration, c’est un sujet très sensible !

Sur les enjeux du futur, il faut retenir que les déplacements climatiques auront peu d’impact sur l’Europe et un plus fort impact pour les pays du sud surtout en Asie à cause de la montée des eaux.

La crise ukrainienne pourrait faire bouger les lignes sur la politique migratoire de l’Europe et faire évoluer le Pacte sur l’immigration et l’asile dans un sens moins sécuritaire.

 

Pour accompagner cette tendance, il faudrait étudier de plus près la situation en Allemagne qui a pris position pour une « Immigration Moderne » qui consiste à ouvrir son marché de travail et à arrêter le tri à l’entrée des flux dits mixtes (asile mais aussi travail).

Mme Wihtol de Wenden - Rappel biographique :

Nationalité : France
Né(e) le : 06/06/1950

Catherine Wihtol de Wenden est une politologue, militante du droit à l'immigration en France.

Docteur en science politique de l'Institut d'études politiques de Paris en 1986, elle est directrice de recherche émérite au CNRS (CERI) et ancienne enseignante à l'Institut d'études politiques de Paris.

Spécialiste des migrations internationales, elle a mené différents travaux, conduit de nombreuses études de terrain, et dirigé différentes recherches comparatives, qui portent sur les flux, les politiques migratoires et la citoyenneté en Europe et dans le monde.

Elle a été consultante auprès de l'OCDE, du Conseil de l'Europe, de la Commission européenne et "expert externe" auprès du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Depuis 2002, elle préside le Comité de recherche "Migrations" de l'Association internationale de sociologie.

Elle est membre de la Commission nationale de déontologie de la sécurité entre 2003 et 2011.

En avril 2014, elle est faite chevalier de la Légion d'honneur.

(Sources : Babelio)