Les théories des migrations.
par Étienne Piguet

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Le texte que nous proposons à votre réflexion reprend de larges extraits d'un article publié dans la "Revue Européenne des Migrations Internationales" en 2013. Bien que datant de quelques années, il permet de comprendre l'évolution des analyses sociologiques sur ce phénomène. Son auteur, Etienne Piguet , est une référence dans ce domaine.

Pourquoi migre-t-on ?

 

Les chercheurs en sciences sociales tentent depuis plus d’un siècle de clarifier cette question qui concerne aussi bien la géographie que la psychologie, l’économie, la sociologie, l’anthropologie ou encore la démographie.

 

Nous procédons dans les lignes qui suivent à une synthèse de ces réflexions théoriques. Nous brossons un tableau d’ensemble, sans entrer dans le détail des différentes approches, mais en mentionnant les principaux travaux de référence. 

Les approches « classiques » de l’étude des migrations

A - Le courant économique néoclassique

 

Les prémisses d’un modèle théorique de décision migratoire peuvent déjà être identifiées chez Adam Smith (1776) et chez Friederich Ratzel (1882) mais on s’accorde souvent à considérer les « lois » du géographe Ernst Georg Ravenstein comme la première tentative explicite de théoriser les causes des migrations sur la base de l’observation des migrations internes au Royaume-Uni et des migrations internationales entre dix-neuf pays du monde.

 

Le facteur selon lui le plus important tient cependant aux motivations économiques des acteurs (Ravenstein, 1889 : 286).

 

Selon l’approche néoclassique issue de ces prémisses, la migration est une action rationnelle qui amène à maximiser l’« utilité ».

Les économistes John Harris et Michael Todaro (1970) ont formalisé et approfondi ces idées de choix rationnel dans l’étude de l’exode rural. 

L’idée de « préférence pour le présent » caractéristique des hypothèses de l’économie néo-classique est aussi introduite dans le modèle sous la forme d’un taux d’escompte appliqué aux revenus futurs de la migration. Les néoclassiques envisagent en effet la possibilité d’une diminution de salaire durant une première période d’adaptation, compensée par une hausse de salaire plus marquée par la suite. S’il envisage ce scénario, un individu va décider de migrer, à moins qu’il ne suive l’adage « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » en appliquant au salaire futur un taux d’escompte élevé.

B - Du choix rationnel à la rationalité limitée :

 

La théorie du choix rationnel (TCR) a été développée dans le cadre de l’économie puis reprise par des sociologues, dont un pionnier fut George Homans (1961). En tant que théorie de l’action, cette conception sous-tend une large part des théories migratoires et en particulier la vision néo-classique : les individus sont vus comme des acteurs qui choisissent au mieux de leurs intérêts entre des alternatives, même si des contraintes et des structures restreignent les choix possibles (Haug, 2008). 

 

Julian Wolpert (1965) décrit ainsi un acteur qui chercherait à « satisfaire » un besoin et non pas à le « maximiser ». La recherche d’une destination migratoire prendrait ainsi fin une fois une destination acceptable trouvée, sans nécessairement que l’ensemble des destinations possibles soient examinées.

 

Les fondements théoriques de cet élargissement conceptuel renvoient à la notion de « rationalité limitée » (bounded rationality) développée quelques années auparavant par Herbert Simon (1955 ; 1957). 

C - Le cycle de vie

 

La prise en compte des cycles de vie introduit une dimension supplémentaire dans l’analyse en postulant que, suivant l’étape de son existence dans laquelle l’acteur se trouve, il aura plus ou moins de propension à migrer (Rossi, 1955 ; Leslie et Richardson, 1961).

 

Ainsi, des personnes en début de carrière professionnelle et sans charge familiale seront plus mobiles. De même, une famille aura une plus forte propension à migrer avant la scolarisation des enfants, etc.

 

Cette idée – aussi évoquée par Lee dans son fameux modèle push-pull des migrations (Lee, 1966) – sera reprise dans de nombreuses études relevant de plusieurs disciplines (De Jong et Gardner, 1981 ; Harbinson, 1981 ; De Jong et al., 1985). 

 

D - Le capital humain

 

On définit généralement le capital humain comme constitué des compétences, des expériences et des savoirs qui permettent à l’individu d’acquérir un certain revenu par son travail.

 

Cette idée, appliquée aux migrations dès les années 1960 (Sjaastad, 1962), a deux implications centrales.

 

D’une part, le niveau et les caractéristiques du capital humain ont une influence sur la propension à migrer (ainsi une personne hautement qualifiée peut souvent plus facilement tirer parti de la migration et certaines formations – en informatique par exemple – sont plus facilement transférables à l’étranger que d’autres – en droit national par exemple).

 

D’autre part, la migration peut, en elle-même, constituer une stratégie d’accroissement du capital humain (ainsi un séjour à l’étranger peut permettre d’acquérir un diplôme ou une expérience valorisables lors du retour au pays).

 

Le capital humain a, par ailleurs, une influence sur l’attitude face à la migration : Everett Lee remarque, déjà en 1966, que plus une personne est formée, plus elle a de propension à prendre des risques, et donc à migrer. On peut cependant relever que la valorisation du capital humain s’avère parfois difficile et que le migrant disposant d’un capital élevé peut être confronté à une dévaluation professionnelle (Odland, 1988).

E - L’information incomplète

Une faiblesse aujourd’hui reconnue des approches décrites jusqu’ici réside dans la non-prise en compte du haut degré d’incertitude auquel doit faire face le migrant (Allen et Eaton, 2005).

 

Il ignore en effet souvent la valeur et la transférabilité de ses compétences et plus généralement la qualité de vie qui l’attend ailleurs.

 

Ces informations s’avèrent pourtant essentielles au mécanisme de prise de décision qu’implique le modèle néo-classique. Ce problème, déjà signalé dans la littérature économique des années 1960 (Sjaastad, 1962), a été particulièrement approfondi par les géographes comportementalistes (Wolpert, 1965).

F - La notion de « place utility » et de « residential stress »

 

C’est dans le contexte général de la géographie d’inspiration behavioriste – vue comme une alternative aux modèles néo-classiques – que Julian Wolpert développe le concept de « place utility » (1965 ; Lieber, 1978).

 

Dans le contexte du vocabulaire de l’époque, Wolpert considère les migrations comme résultant d’une série de facteurs de « stress ».

 

Les théories de la satisfaction résidentielle n’ont, selon lui, pas assez pris en considération les caractéristiques spécifiques qui lient les personnes à l’endroit où elles habitent et génèrent ou atténuent le niveau de « stress résidentiel » (la somme des facteurs de tous ordres qui contribuent à une éventuelle insatisfaction) (Deane, 1990).

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La Nouvelle économie des Migrations (NEM)

Les années 1990 ont été marquées par un renouveau de la littérature théorique sur les migrations qui a conduit à un élargissement significatif du cadre conceptuel issu de l’école néo-classique.

 

On a en effet assisté, sous le label général de Nouvelle économie des Migrations à un changement de l’acteur de référence (de l’individu au ménage), de l’objectif associé à la migration (de la maximisation du profit à la minimisation du risque) et des critères d’évaluation des conséquences de la migration par les migrants potentiels (d’une valorisation absolue à une valorisation relative).

A - Le ménage comme unité de prise de décision

 

Alors que les écoles précédentes envisageaient la prise de décision à une échelle individuelle, la NEM propose de replacer l’acteur dans le contexte décisionnel plus large du foyer, ou même de la communauté de référence.

 

Les coûts et bénéfices, ainsi que les probabilités de succès ou d’échec, doivent dès lors être calculés pour l’ensemble du ménage. La prise en compte de la structure familiale devient très importante : la taille de la famille, l’âge, le sexe et l’étape dans le cycle de vie des membres mais aussi les modèles de parenté (famille nucléaire ou élargie, etc.) influencent la disposition, les motifs et les attentes face à la migration (Harbinson, 1981).

 

La probabilité de migration peut ainsi différer en fonction du rang dans la fratrie, l’aîné pouvant par exemple être appelé à rester au pays pour se marier et assumer le rôle de chef de famille tandis que son cadet entreprendra une migration.

 

B - La migration comme stratégie de gestion des risques

 

Le courant néo-classique a traditionnellement considéré l’attitude individuelle face au risque (« aversion au risque » versus « propension au risque ») comme un déterminant de la décision de migrer et le risque d’échec comme influençant l’utilité attendue de la migration (notion d’« espérance mathématique » associée à l’utilité).

 

La NEM ne conteste pas cette relation entre risque et migration mais y ajoute, en quelque sorte, une relation inverse en considérant la migration comme une stratégie de gestion de risque en elle-même.

 

Oded Stark souligne ainsi que dans la perspective d’une rationalité familiale, envoyer un membre du ménage en migration peut s’apparenter à une diversification spatiale du risque plus qu’à une maximisation des rendements économiques espérés (Stark, 1984).

 

L’émigration devient une assurance contre les aléas conjoncturels (sécheresse, chômage, etc.), tout particulièrement dans des pays où des solutions d’assurances institutionnelles (assurances des récoltes) n’existent pas.

 

Cet élargissement conceptuel de la notion de risque permet de comprendre pourquoi un fils ou une fille de paysan peut migrer vers la ville ou vers l’étranger même si la probabilité d’y trouver un emploi reste faible et si, de manière générale, sa productivité pourrait être plus élevée sur le domaine familial : avoir un enfant à l’étranger peut ne pas être optimal en période de récoltes « normales » mais vital en cas de crise.

 

C - La privation relative

 

Oded Stark reprend de Robert Merton le concept de « privation relative » (relative deprivation) et en fait dépendre la satisfaction des individus et leur appréciation des éventuels bénéfices de la migration (Merton, 1957 ; Stark, 1984).

La prise en considération de la privation relative permet de conceptualiser la migration dans une perspective de changement social : alors que dans la théorie néo-classique, une certaine quantité de revenu avait une utilité fixe pour un même individu au fil du temps, cette utilité décroît pour la NEM si la situation relative de l’individu au sein de la société se dégrade. Une personne dont la situation ne change pas dans l’absolu (par exemple un fonctionnaire de l’État) peut ainsi être nouvellement incitée à migrer si autour de lui d’autres individus ou groupes sociaux connaissent une amélioration de leur situation économique.

Les approches issues de la psychologie sociale

 

On peut mentionner à cet égard les théories de la motivation, les théories des attentes et des valeurs et celles plus spécifiquement développées afin d’appréhender les liens entre attitudes et comportements.

 

Même si, comme nous venons de le relever, ces travaux sont restés relativement en marge de la théorisation des migrations, plusieurs ouvrages initiés par des psychologues ont adopté une démarche interdisciplinaire et synthétique. C’est le cas de deux publications des années 1990.

 

La première est constituée par les actes d’un congrès, édité par Gordon F. De Jong et Robert W. Gardner en 1981, Migration Decision Making. Multidisciplinary Approaches to Microlevel Studies in Developed and Developing Countries.

 

La deuxième est un numéro spécial de la revue Environment and Population des années 1985-1986 entièrement consacré à la prise de décision dans un contexte migratoire. Il est assez surprenant de constater que ce thème n’a pas fait l’objet de synthèses plus récentes.

 

A - Les théories de la motivation

 

Le premier cadre de référence qui a inspiré les études sur le processus décisionnel dans le domaine des migrations est celui de la « prise de décision conflictuelle » développé par Irving L. Janis et Leon Mann (1968).

 

Il vise à identifier certaines dimensions socio-psychologiques qui pourraient contribuer à l’explication des différences de comportements des individus face à des pesées d’intérêts conflictuelles tout en se basant sur l’idée que la migration est un acte volontaire et rationnel.

 

Les auteurs différencient ainsi cinq étapes dans la prise de décision :

1. faire face au problème du choix
2. rechercher les différentes possibilités
3. les examiner
4. s’engager dans la décision
5. se tenir à la décision malgré des avis contraires dans la communauté de référence.

 

Dans ce contexte, c’est pendant longtemps le « deficiency model » qui a prévalu. Ce modèle postule que les personnes qui prennent la décision de migrer ont moins de ressources personnelles et sociales que le reste de la population, sont mal adaptées et souffrent de leur position sociale dans leur pays (Eisenstadt, 1954).

 

Les chercheurs se sont cependant ensuite rendu compte que les migrants disposent souvent, au contraire, de plus de ressources et répondent, plus que les non-migrants, à certains types de motivations.

 

Bonka Boneva et al. (1998) – reprenant de David McClelland (1961) l’idée selon laquelle la motivation humaine est basée sur des objectifs de réussite, de pouvoir ou d’affiliation – concluent que les migrants internationaux ont un plus haut niveau de volonté de réussite et de pouvoir et moins de besoins d’affiliation en comparaison des non-migrants. Elles en concluent à l’existence de traits de personnalité spécifiques liés à l’intention de migrer (Boneva et Frieze, 2001). L’indicateur classique du sentiment de maîtrise sur sa propre vie (Locus of control) a été utilisé dans ce contexte avec l’hypothèse – en partie confirmée – qu’il s’avère plus élevé chez les migrants potentiels. Diana B. Winchie met en évidence cet effet dans une étude auprès de 102 hommes indiens ayant l’intention d’émigrer au Canada. Les plus importantes variables distinguant cet échantillon d’un groupe de contrôle de non-migrants sont la satisfaction dans l’emploi, la recherche de sensations, l’intérêt pour le monde extérieur et le locus-of-control (Winchie et Carment, 1988 ; 1989).

 

Par-delà les caractéristiques des individus, des chercheurs se sont intéressé à celles des motivations elles-mêmes. Eugene Tartakovsky et Shalom H. Schwartz (2001) distinguent ainsi trois types de motivations pour émigrer : la préservation (recherche de sécurité), le développement personnel et le matérialisme (amélioration financière). Ils montrent que ces motivations varient et s’articulent avec les valeurs et la personnalité de chaque individu dans un contexte socio-historique donné.

B - Les théories des attentes et des valeurs

 

La théorie des attentes et des valeurs (value-expectancy) développée par Fishbein (1967) met en place les fondations de nombreux développements des modèles de prise de décision.

 

Elle s’éloigne de l’objectif d’identifier des traits psychologiques favorisant la migration et se penche plutôt sur le processus de décision dans un contexte social donné. Cette théorie postule ainsi un comportement qui se forme en fonction des attentes et des valeurs vis-à-vis du but qu’un acteur se donne.

 

Le comportement choisi sera celui qui a le plus de chances d’obtenir un résultat jugé positif.

 

Gordon F. De Jong et James T. Fawcett (1981) relèvent, à partir d’études empiriques, sept catégories d’attentes pertinentes dans le processus décisionnel migratoire :

  • richesse,

  • statut,

  • confort,

  • stimulation (avoir des activités plaisantes),

  • autonomie,

  • affiliation (rejoindre d’autres personnes)

  • et moralité (croyance sur la bonne manière de vivre).

 

Ils soulignent également que d’autres facteurs influencent la décision de migrer : les traits individuels, les normes sociales et culturelles, la propension à prendre des risques et la structure d’opportunité.

 

C - Le modèle de l’action raisonnée et du comportement planifié

 

Les approches évoquées jusqu’ici posaient un lien relativement direct entre la migration et un certain nombre de facteurs personnels et contextuels.

 

Le grand intérêt du modèle de comportement planifié (MCP) – issu du modèle de l’action raisonnée (MAR) présenté par Icek Ajzen et Martin Fishbein dans leur ouvrage de 1980, Understanding Attitudes and Predicting Social Behavior – est de distinguer,

  • d’une part, l’intention – influencée par une première série de considérations et de contraintes

  • d’autre part le comportement proprement dit – potentiellement influencé par d’autres facteurs et contraintes.

 

La question posée est dès lors celle du lien entre les attitudes (par exemple la volonté de partir) et les actions proprement dites (la migration elle-même). 

Les approches sociologiques et géographiques

 

Les théorisations présentées jusqu’ici s’avèrent largement centrées sur les individus. Plusieurs développements relativement récents cherchent à mieux prendre en compte les interrelations entre le migrant et son environnement social, que ce soit en termes de réseaux ou de représentations collectives.

A - La théorie des réseaux et le capital social

 

L’individu confronté à la décision de migrer est désormais considéré comme relié à une structure sociale constituée par la famille proche et élargie, par les personnes originaires de la même région, du même groupe culturel ou plus largement par des amis et connaissances. Ces réseaux sont à la fois des sources d’informations et des fournisseurs d’aides et d’appui pour le voyage et l’installation dans un pays de destination.

 

On considère en général que l’existence de réseaux facilite la migration (De Jong, 2000).

 

Ainsi, dans le cas du Ghana, Shani Salifu souligne l’importance du réseau social et des réciprocités qu’il implique déjà dans le pays d’origine : « […] social networks in Ghana played a role in motivating people to travel. More than 20% of the participants reported that the opportunity to travel was acquired for them by family members […]. In other words, social networks will facilitate migration with the understanding that the migrant would assist with some of the responsibilities that the network concerned is burdened with » (Salifu, 2007 : 67). 

 

Selon Sonja Haug (2008), qui se base sur (Ritchey, 1976), cinq mécanismes expliquent comment les liens communautaires et familiaux influencent la prise de décision :

  • les affinités,

  • l’information,

  • la facilitation,

  • le conflit

  • et l’encouragement.

A - L’imaginaire géographique

 

En suivant la remarque d’Arjun Appadurai selon lequel « Imagination is now central to all forms of agency, is itself a social fact, and is the key component of the new global order » (Appadurai, 1996 : 31), on peut en effet considérer qu’entrent en jeu dans la décision de migrer, en plus des différents facteurs énumérés jusqu’ici, de grands schémas stéréotypiques d’interprétation du monde, propres soit à certaines périodes historiques et à certaines « cultures » dans la lignée de l’Orientalisme d’Edward Saïd (Gregory, 1995), soit à certains individus en raison de leur expérience singulière du monde dans un contexte de circulation grandissante d’images, de médias et d’idéologies.

 

L’intérêt des géographes pour la manière dont les individus perçoivent l’espace n’est pas nouveau et remonte au courant des « cartes mentales » qui s’est développé dans les années 1960 pour rendre compte du décalage cognitif entre perceptions et réalité de l’espace (Gould et White, 1984). Les démarches contemporaines dépassent cependant cette distinction et prennent en considération le caractère performatif de l’imaginaire géographique, ses enjeux identitaires et les rapports de pouvoir qui le sous-tendent. Selon ce courant, s’ils veulent comprendre les motivations migratoires des individus dans toute leur complexité, les chercheurs se doivent de prendre en compte ces aspects tout particulièrement s’ils veulent saisir la manière dont les migrants potentiels procèdent à une hiérarchisation des destinations possibles.

Conclusion

Notre tour d’horizon permet d’identifier les principales propositions théoriques issues de la littérature scientifique pour comprendre la migration à l’échelle individuelle.

 

Au fil des travaux évoqués un consensus se dégage pour mettre en avant le caractère multidimensionnel du phénomène migratoire.

 

Il est rare en effet qu’un individu s’engage dans la migration en raison d’un facteur unique tel que le différentiel de salaire ou de chômage (comme le suppose la théorie néo-classique), en raison de traits de personnalités spécifiques (comme l’ont postulé les premières théories psychologiques) ou encore de différences dans l’utilité escomptée (« place utility ») entre lieu de départ et d’arrivée (comme l’envisageaient les approches comportementales des années 1960). Il est reconnu désormais que des considérations familiales et politiques, des réseaux sociaux, voire des stéréotypes ou un imaginaire géographique interagissent de manière complexe dans un processus de choix qui s’effectue toujours sous contrainte (Lu, 1999 : 486) et aboutit à la migration ou à la non-migration.

 

Comme le relève Babacar Ndione : « Il est aujourd’hui admis que la volonté et la capacité de migrer à l’étranger résultent à la fois de la personnalité et des trajectoires socio-économiques du candidat migrant, de l’environnement produit par son ménage et sa communauté de référence, des circuits d’information auxquels il est exposé, des réseaux migratoires et des contextes politiques et économiques du pays d’accueil » (Ndione, 2008 : 2).

 

Le schéma ci-dessous (Figure 1) présente, à titre d’exemple illustratif, le système d’hypothèses retenu dans une récente recherche en Afrique de l’Ouest. L’effet des différents facteurs ne sera pas simplement additif mais découlera de combinaisons contextuelles. Ainsi, parmi les étudiants ivoiriens, nigériens et sénégalais, les intentions migratoires vont dépendre du soutien de la famille et de l’existence d’un réseau mais varier simultanément en fonction de l’image que se fait chaque étudiant des perspectives futures de son pays en termes économiques et politiques (Piguet et Efionayi, 2011).

 

Certaines conditions sont nécessaires sans être suffisantes pour déclencher le départ, des effets de seuil se manifestent et débouchent sur des relations non linéaires. Ainsi, les relations entre le revenu du ménage et la propension au départ peuvent adopter un profil « en cloche » quand seuls ceux qui atteignent un certain niveau de revenu – ni les plus pauvres, ni les plus riches – envisagent le départ.

 

Le pluralisme théorique permet aussi de rendre compte de l’évolution temporelle des phénomènes migratoires et de leur caractère auto-entretenu ou cyclique. Ainsi les facteurs explicatifs de la phase initiale de migration peuvent se rapprocher de la théorie néo-classique du différentiel économique, mais les réseaux constitués au fil du temps peuvent ensuite se substituer aux variables économiques et assurer la perpétuation du phénomène même si une convergence économique des espaces de départ et d’arrivée se manifeste entre temps. Des réseaux en sommeil peuvent aussi être réactivés et expliquer conjointement avec d’autres facteurs la reprise de certains flux migratoires.

 

Ainsi la résurgence très récente d’une migration en provenance du sud de l’Europe vers certaines régions suisses renvoie à la fois aux politiques de recrutement helvétiques des années 1960 et à la crise économique qui frappe actuellement des pays comme l’Espagne, l’Italie ou le Portugal (Piguet, 2013).

L’option du pluralisme théorique présente évidemment moins de cohérence d’ensemble qu’une approche se référant strictement à un courant spécifique, mais elle s’avère plus souple pour rendre compte de la complexité et de la diversité des migrations contemporaines. Elle se rattache par ailleurs aux propositions théoriques qui, depuis plusieurs années déjà, visent à prendre en compte simultanément les dimensions structurelles qui restreignent les choix des individus et la marge d’action (agency), de créativité ou même d’imagination qu’ils parviennent à se ménager (Bakewell, 2010 ; Smith and King, 2012). Elle donne une visée à la recherche empirique : il va s’agir, par des méthodes qualitatives, quantitatives ou combinées (Foner et al., 2003) de produire des études de cas suffisamment comparables pour susciter un processus cumulatif de connaissance (Brettell et Hollifield, 2007 ; Favell, 2007).

 

Pour qu’un tel objectif soit atteint, il sera cependant aussi nécessaire de faire le pont entre différentes échelles et c’est là certainement que nous atteignons les limites de la présente synthèse.

 

Ainsi, si nous avons pu montrer en quoi le passage de l’individu au ménage et du ménage au réseau était fécond, nous n’avons – faute de place – rendu compte ni des théorisations à échelle macro des migrations proposées par des courants aussi variés que la World system theory, la théorie du marché du travail dual ou la théorie néo-classique (Massey et al., 1993), ni des théories visant indirectement à expliquer les flux migratoires à travers une meilleure compréhension des politiques qui les conditionnent (Meyers, 2000). Pour Money et Zartner Fastrom :

 

« Much of the literature addresses the determinants of flows from the perspective of individual migrants and the firms that employ migrants, leaving aside the policy choices of states that govern those flows or, at best, placing these factors in the equation as cost to migrants and employers » (Money et Zartner Fastrom, 2006 : 136).

 

Là aussi, il s’agira de prendre en compte les interactions et les complémentarités entre les échelles. Comme le relève Massey :

« The various explanations are not necessarily contradictory […] it is entirely possible that individuals engage in cost-benefit calculations; that houselholds act to diversify labor allocations; and that the socioeconomic context within which these decisions are made is determined by structural forces operating at the national and international levels » (Massey et al., 1993: 454-455). 

Article complet "Synthèse des théories de la migration" sur  : https://journals.openedition.org/remi/6571